Yerma : une lumineuse descente aux Enfers

Le texte poétique du grand auteur espagnol Federico García Lorca a été mis en scène par l’acteur Daniel San Pedro bénéficiant à cette occasion de la collaboration artistique de Clément Hervieu-Léger, le pensionnaire de la Comédie-Française qui présente à nouveau son formidable Misanthrope jusqu’au 23 mars 2015 à Paris. Le résultat est remarquable !

photo représentation

Yerma et Jean sont de jeunes éleveurs, mariés depuis deux ans. Elle est pleine d’amour mais ne peut enfanter et c’est bien là tout le drame de sa vie. Son époux, un homme taciturne, semble insensible à sa douleur, il ne veut pas la comprendre, elle qui est prisonnière des autres, d’elle-même mais aussi de cette société accordant trop d’importance aux regards d’autrui, aux jugements, aux conventions sociales et qui ne peut accepter qu’une femme ne soit pas mère, jusqu’à se convaincre que « La femme de la campagne qui n’a pas d’enfant est inutile comme un bouquet d’épines. Inutile et même mauvaise ». Elle ne vit pas mais tente en vain de survivre, de conjurer le sort et la fatalité tandis que lui se renferme davantage dans son travail au sein de l’exploitation agricole jusqu’à y passer ses nuits au lieu de s’occuper de sa femme. Yerma, ainsi privée de l’amour et de l’attention qu’elle attend, va s’enfoncer peu à peu dans une frustration sans limite menant au malheur et au désespoir. Son désir inassouvi d’amour et de maternité se transforme petit à petit en obsession qui la fera basculer dans la folie. Elle irradie la souffrance, la douleur née d’un manque et en même temps elle est d’une luminosité troublante. Mais au fur et à mesure du temps qui passe, elle s’assombrit, se ternit, et avec elle les lumières du plateau.

Yerma porte en elle la sécheresse jusque dans son identité puisque son prénom, invention de l’auteur, est calqué sur « Yermo », ici féminisé, qui signifie en espagnol une lande désertique. On assiste à son errance, tel un fantôme dans le désert de l’amour et de la solitude.  Yerma est souvent seule, sans personne à qui se confier vraiment. L’incompréhension avec son mari est totale : elle veut seulement exister tandis que lui souhaite uniquement ne pas menacer son honneur en confinant sa femme dans cette maison aux portes coulissantes, temple des secrets et des non-dits.  Yerma, en femme d’honneur, interroge ce qu’elle ne comprend pas. Malgré l’attirance manifeste pour son ami d’enfance Victor, à la fois intense et fuyant, elle s’accroche à ses convictions morales et ne peut se résoudre à tromper ou quitter son mari, afin de briser ce qui fait son malheur. Le couple s’éloigne alors jusqu’à devenir des étrangers l’un pour l’autre, ne partageant plus grand chose hormis des regrets. La mort rôde, inévitable, mais pas forcément celle que l’on attend.

Daniel San Pedro signe une mise en scène exigeante, sincère et délicate avec de longs silences introspectifs tout à fait justifiés et qui traduisent parfaitement l’interminable attente de cette femme sèche ayant mis beaucoup (trop) d’espoir dans la vie. Il fait preuve dans sa proposition d’une grande profondeur dont l’esthétisme fait ressortir tout le drame qui couve depuis le début et souligne subtilement  l’atmosphère austère très présente dans le texte de Lorca remarquablement reconstituée sur le plateau. Il fait néanmoins le choix audacieux de l’universalité du propos et cela fonctionne tant la question du statut de la femme dans le monde (rural mais pas uniquement) et le poids des conventions sociales restent des sujets intemporels. Des images d’une nature en mouvement sont projetées sur les murs de la maison, symbolisant le temps qui passe. Audrey Bonnet, dans le rôle-titre est exceptionnelle. Elle incarne de manière fascinante cette écorchée vive et à travers elle toute la poésie propre à Lorca dont les mots sont ici traduits et retranscrits fidèlement sans entacher la puissance du texte original écrit en 1934, deuxième volet d’une bouleversante trilogie rurale comprenant Noces de Sang (1933) et La Maison de Bernarda Alba (1936). Elle est remarquable de perdition et émeut à chaque instant. Pour sa première mise en scène, Daniel San Pedro, qui interprète également Jean, signe là une brillante proposition théâtrale proche d’une véritable tragédie grecque, non pas celle d’une épouse stérile mais d’une femme qui voudrait seulement être aimée, dont la malédiction s’abat sur l’héroïne qui va vivre une longue descente aux Enfers. Son désir obsessionnel d’enfant traduit surtout un mal-être profond, faisant écho au vécu personnel de son auteur, frustré de ne pouvoir construire une véritable vie de couple et de devoir vivre son homosexualité dans la clandestinité. C’est beau, touchant, un véritable moment de théâtre rare et intense.

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