Liliom : une tragédie du langage entre onirisme et réalisme

Liliom, dont le sous-titre est « la vie et la mort d’un vaurien » a été écrit en 1909 par le dramaturge hongrois Ferenc Molnár, plutôt méconnu en France, et mis en scène par Jean Bellorini, le jeune directeur du TGP-CDN de Saint-Denis, qui reprend son spectacle aux Ateliers Berthier jusqu’au 28 juin 2015 en prenant appui sur la récente traduction de Kristina Rády, Alexis Moati et Stratis Vouyoucas datant de 2004.

Photo du final

Créée en plein air en 2013, la mise en scène de Jean Bellorini, jeune directeur de 34 ans du Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national installé à Saint-Denis, a inauguré son mandat avant de clôturer la saison 2014-2015 de l’Odéon. Liliom a été porté sur grand écran en 1934 par Fritz Lang avec Charles Boyer dans le rôle-titre mais reste très différent de la proposition donnée en demi-teinte sur la scène des Ateliers Berthier où 12 comédiens endossent le rôle des 17 personnages de la pièce. Parfois maladroite, cette histoire réalistico-fantastique aborde en 7 tableaux certains choix décisifs conditionnant notre existence à travers l’histoire d’amour de Liliom et Julie sur fond de fête foraine. Le jeune homme, bonimenteur de foire, prend la défense d’une petite bonne à tout faire, virée du manège de la veuve Muscat, sa maîtresse aux allures de tenancière de bordel, qui le chassera lui aussi par jalousie, sentiment qui transparait dans chacune de ses prises de parole. Malgré un langage très cru au départ, les deux personnages éprouvent des difficultés à s’exprimer. Ils deviennent des amants errants. Liliom rejoue sans cesse sa vie ratée et semble déjà mort avant d’avoir vécu. Mais quand Julie lui annonce un soir qu’elle est enceinte, le voilà qui se prend à rêver d’une vie meilleure, en Amérique, avec sa famille. Mais l’argent manque maintenant qu’il est au chômage alors il se laisse entraîner dans un mauvais coup avec son ami le Dandy. Les personnages rêvent d’un ailleurs sans se donner les moyens de l’atteindre, étant passifs et impuissants face à leur destin. Leur pauvreté matérielle et intellectuelle se mêle à la difficulté d’aimer et l’impossibilité de communiquer. Liliom n’arrive pas à avouer sa faiblesse alors il frappe Julie malgré la grande tendresse qui l’habite. Cette violence est le seul langage qu’il trouve pour transcrire ses sentiments. Lorsque le braquage tourne mal et que Liliom se suicide, c’est cet acte qui sera jugé lors d’une scène surréaliste au purgatoire par les Détectives de Dieu. Malheureusement, il trébuchera sur les marches de la rédemption où « l’homme ne meurt que quand on l’oublie ».

La scénographie est visuellement imposante et impressionnante et la musique constitue un élément essentiel de la pièce. Le décor d’une fête foraine implantée dans un bois de la périphérie de Budapest se compose d’un stand abritant musiciens et choristes, d’une roulotte, d’une grande roue lumineuse en fond de plateau et d’une piste d’auto-tamponneuses où les personnages tournent en rond sur le manège comme dans leur existence et jusque dans leurs rêves. Ils s’y heurtent à la dure réalité à l’image des voitures qui s’entrechoquent ou percutent les rebords de la piste. La mise en scène évite de tomber dans le pathos néanmoins, tout comme les personnages de la pièce, l’émotion semble prisonnière dans une grande roue de foire, sans jamais atteindre le spectateur. Cette difficulté d’être dans l’émotion vient également de la mise à distance entre les personnages et le public. Tout reste un peu trop lisse et en surface ce qui engendre beaucoup de mal pour éprouver de l’empathie. La modernité des propos de la pièce (voulue par la traduction de 2004) apporte un langage cru, direct et parfois trop vulgaire dans un texte qui se veut une œuvre de jeunesse mais qui enlève une partie de l’essence même des mots de Molnár et se dissimule d’une quelconque émotion. L’actualisation âpre du texte et la présence de burlesque (comme le personnage de Mère Hollunder, la photographe qui recueille le couple, dont le rôle a été confié à Jacques Hadjaje aux allures du défunt Robin Williams sous les traits de Madame Doubtfire) présentent un décalage intéressant qui aurait mérité un traitement différent. L’articulation entre scènes comiques et moments tragiques reste difficile et bien que le burlesque apporte une touche de légèreté, la farce éloigne la noirceur du sujet et l’âpreté du texte d’origine.

Julien Bouanich campe un Liliom fragile, un peu jeune mais convaincant, bien loin du bad boy rouleur de mécaniques et séducteur décrit par l’auteur hongrois. Face à lui, Clara Mayer est une Julie moins ingénue et innocente qu’elle ne devrait. Elle joue à la « dure » pour mieux dissimuler ses fêlures. Plus terre à terre que son amant, elle tente de sauver Liliom, à l’image de la sincère Solveig, bouée de sauvetage du rêveur Peer Gynt chez Ibsen. Delphine Cottu représente une Madame Muscat qui manque légèrement de relief mais Julien Cigana et Teddy Melis sont parfaits et hilarants en détectives du Ciel, sorte de Dupont et Dupond, gardiens d’un commissariat du Paradis dont le numéro de fausse ventriloquie reste mémorable. Il existe quelques maladresses dans la mise en scène de Bellorini comme la présence du batteur-conteur qui égrène les didascalies entre chaque tableau, décrivant des actions ou décors non observables sur scène. Mais lorsqu’il annonce des faits visibles, la distanciation se fait plus grande, tout comme le troublant tableau final, dont la voix off narre le réel dénouement tandis que le public voit Liliom et Julie s’enlacer sur scène. La pièce, en demi-teinte de par la présence de quelques fausses bonnes idées, demeure néanmoins un beau moment théâtral où l’imposant décor nous plonge pour deux heures dans un onirisme enfantin dont il serait dommage de se priver.

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