L’Emprise : téléfilm coup de poing sur la violence conjugale

L’Emprise a rassemblé 8,5 millions de téléspectateurs (9,8 millions à J+7) lors de sa diffusion sur nos écrans le 26 janvier dernier et sort aujourd’hui en DVD. Retour sur ce bouleversant témoignage de l’enfer vécu par les femmes battues,  adapté de l’histoire vraie d’Alexandra Lange qu’elle raconte dans son livre Acquittée.

 affiche bande annonce

Quelle claque ! Claude-Michel Rome signe là un chef d’œuvre du petit écran, nous faisant presque regretter qu’il n’ait pas reçu l’appel du 7ème art. Ce téléfilm âpre et sans concession souligne avec conviction le mécanisme pervers et la manipulation psychologique intime et parfois insondable de la violence domestique.  Le sujet est grave, révoltant et tabou mais traité avec beaucoup de justesse. Les images prennent aux tripes et nous font vivre les grandes marées émotionnelles. Les spectateurs sont emportés par la compassion, la haine, la colère et l’espoir. La réalisation est immersive mais laisse aux téléspectateurs assez de distance et de recul pour réfléchir et prendre conscience. La caméra, discrète et non intrusive, est d’une justesse parfaite dans ce témoignage poignant et terrifiant où s’accumule une forte émotion au fil des scènes, laissant s’installer le jeu sans faille des acteurs.

Odile Vuillemin (qui incarne depuis 5 saisons la pétillante et décalée criminologue Chloé Saint-Laurent dans la série Profilage) est ici méconnaissable et bouleversante. Elle nous livre avec une grande facilité toute la détresse de son personnage emprisonné dans la spirale infernale de l’enfer. Ses blessures physiques sont comme des poignards reçus en plein cœur et bien que cela reste du maquillage pour les besoins du tournage, elles sont réalistes et les images nous submergent d’émotions. Fred Testot, bien loin de ses clowneries du SAV et de son comparse Omar Sy, est convaincant en homme cynique et machiavélique qui use et abuse de ses multiples facettes en affichant une dureté à toute épreuve. Son personnage, habile manipulateur mental et physique est saisissant d’horreur. Il nous plonge dans l’impensable, l’irrationnel et inonde les téléspectateurs d’un malaise profond. Marc Lavoine confirme ici son talent d’acteur. Son rôle d’avocat général ne lui permet aucune complaisance. Sorte de voix de la raison, il recherche une vérité objective. Ses questions sont touchantes de dureté. Son visage est impassible et il dégage une certaine froideur jusqu’à ce que son réquisitoire libère l’espoir. Au fur et à mesure du procès, on sent les fissures qui rongent sa façade d’homme inflexible et juste. Il nous amène à la prise de conscience : Pourquoi et comment une femme peut-elle rester 14 ans sous le joug de son mari violent sans vouloir le fuir ? Mais qui sommes-nous pour porter un jugement sur cette femme jugée aux assises de Douai ? En alternant images du passé et scènes de procès, le téléspectateur assiste, impuissant, à cet emprisonnement moral, au drame familial qui se joue et dont l’issue est courue d’avance. Il n’y a que la mort qui puisse jouer le rôle de délivrance quand les sonnettes d’alarmes retentissent mais que personne ne répond. Que dire des services d’aide qui ne prennent pas conscience de l’état d’urgence de cette femme, à bout de tout, qui cherche de l’aide et ne trouvera en réponse que la proposition d’une nuit d’hôtel par manque de place et de priorité de dossier ? C’est juste révoltant ! Mais Claude-Michel Rome, loin de tout accablement, dénonce le comportement aveugle et muet de ceux qui savent mais il nous aide surtout à prendre conscience de mal-être profond qui ronge ces femmes et qui les empêche de partir. Le témoignage de Jessica (formidable Violette Sanchez), l’ainée des enfants du couple, est une sorte d’apothéose du procès et les larmes pleuvent au rythme des coups reçus par la famille.

Lorsqu’Alexandra rencontre Marcelo, elle a à peine 18 ans et tombe sous le charme et le charisme de cet homme marginal à qui elle se donne corps et âme. Très vite, les belles promesses font place à la possessivité, la jalousie et la violence. Alors que les premiers soupçons se font ressentir, le piège se referme sur la jeune femme, plus vulnérable que jamais. Promesses d’un avenir meilleur, insultes, brimades, coups, isolement… l’emprise se fait de plus en plus pressente. Les tentatives avortées de fuite se soldent par un odieux chantage affectif auxquels sont mêlés les enfants : « si maman ne revient pas, je me tue ». La fragilité émotionnelle d’Alexandra l’empêche de rester insensible à ce cercle vicieux. L’emprise psychologique s’intensifie. Pour protéger ses enfants, elle pardonne, accorde une autre chance, mais le mal est fait et s’immisce en elle comme un poison lent et douloureux. La jalousie, les insultes, les coups, les appels aux secours se succèdent et l’isolement se fait de plus en plus autour du couple qui se déchire en silence. Ceux qui savent préfèrent ne pas intervenir et les victimes sont consumées par la peur des représailles. Le chantage au suicide devient une arme puissante mais insuffisante. Marcelo est interné. Dans un espoir poignant de guérison, Alexandra et les enfants vivent leurs derniers instants de bonheur en l’absence du bourreau mais ces moments de légèreté sont de courte durée et la souffrance reprend de plus belle. L’emprise physique est effective quand Marcelo prostitue sa femme afin de rembourser les dettes et de continuer à humilier celle qu’il domine. Arrive alors la nuit du drame. Alexandra prend conscience qu’elle ne supporte plus les coups. Elle est à bout, usée par une vie rêvée qui s’éloigne inévitablement. Elle tente de se révolter, exprime son souhait de divorcer mais ne trouve comme réponse que des menaces de mort contre elle et ses enfants. Alors, dans un geste de désespoir, elle tue pour ne pas mourir, consciente qu’il finira par aller jusqu’au bout. Le réquisitoire de l’avocat général, aux mots d’une grande dureté et à la gestuelle poignante, demande justice pour cette femme qui a voulu survivre. Tuer pour ne pas mourir, est-ce condamnable ? Le procureur Luc Frémiot s’attache à décrire avec impartialité la solitude de cette femme et lui demande pardon, au nom de la société, en implorant l’acquittement. Le jury reconnaîtra finalement la légitime défense, acquittant Alexandra Lange. Ce jugement, qui la réhabilite enfin en tant que victime, rend justice à l’ensemble des femmes sous l’emprise de la violence d’un proche.

Rappelons qu’en France, dans ce pays des libertés, 150 femmes meurent chaque année sous les coups de leur conjoint et que 80% des victimes ne portent pas plainte. Souhaitons que l’Emprise puisse libérer la parole et que la société toute entière prenne conscience de cet enfer vécu en silence.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s