Le remarquable Misanthrope de Clément Hervieu-Léger au Français

Clément Hervieu-Léger propose une lecture nouvelle de la comédie en 5 actes de Molière, pièce versifiée du XVIIème siècle, en assombrissant le propos et en distillant une mélancolie et une grande tristesse dans une mise en scène convaincante relevée d’une distribution éblouissante, à voir à la Comédie-Française jusqu’au 23 mars 2015.

 couverture livret

Le metteur en scène et pensionnaire de la Comédie Française, Clément Hervieu-Léger, porte un regard profond sur l’œuvre de Molière. Il inscrit son travail dans la suite logique de ce qu’il a proposé en 2011 dans la Critique de l’école des femmes dont il reprend une partie de la distribution. Son analyse fine et sa connaissance profonde du texte nourrissent la représentation dans une scénographie signée Eric Ruf, installant le décor dans une atmosphère à dominance crépusculaire sur le vaste palier d’un hôtel particulier où trois escaliers s’imposent, tels trois chemins au carrefour de la vie. La mélancolie domine dans cette proposition et accentue considérablement et magistralement le sous-titre original de la pièce : l’atrabilaire amoureux. En effet, c’est un Alceste à l’âme tourmentée qui intervient sur le plateau. Partagé entre misanthropie et dépression, il est éblouissant. Loïc Corbery, talentueux sociétaire du Français, est tout en émotion et en sincérité. Très expressif, il apporte, comme souvent dans ses rôles, une certaine noirceur et un déchirant mal-être au personnage d’écorché vif. Bouleversant, de bout en bout de la pièce, il incarne à la fois la passion et la fragilité sublimée. Son entrée sur scène, errant sur le plateau le regard perdu, est formidable et il ne s’illuminera  uniquement qu’à la vue de l’objet de son affection : la délicate Célimène, interprétée par la splendide Georgia Scalliet qui apporte de l’insouciance à cette jeune veuve. Loïc Corbery, joue sur une large palette émotive, allant de la mélancolie suggérée à l’explosion, en passant par tout un éventail de nuances mais également artistique puisqu’il chante, et joue du piano pour calmer les nerfs de son personnage avec un charme mélancolique qui lui va à ravir.

Alceste et Célimène sont jeunes, beaux et passionnés. Comme tout couple entier, ils se déchirent et leur fragilité les mènera à la perte de leur bonheur tacite et conduira le jeune homme à se retirer du monde. Lui est torturé, elle est gaie mais ils s’aiment. C’est justement ce parti pris par le metteur en scène qui humanise les comportements et donne à entendre la comédie de Molière autrement, avec une intensité dramatique omniprésente. Quelques défauts tout de même dans cette proposition scénique, à commencer par la présence des domestiques qui vont et viennent selon de mystérieux trajets et qui ne semblent pas trouver ici de justifications nécessaires à un tel ajout ou encore l’exploration scénique décentralisée (beaucoup de scènes d’une grande intensité se jouent dans les recoins à gauche du plateau). Notons également le rythme lent et languissant mais que l’on arrive à dépasser aisément pour mieux apprécier le poids des mots. Clément Hervieu-Léger n’a pas peur des silences et le début de la pièce en est un exemple très évocateur : Alceste et son ami Philinte semblent engagés dans une partie de cache-cache muet afin de forcer l’attention du spectateur lorsque retentiront enfin les premiers mots de Molière.

Le jeu des acteurs est quant à lui abouti, moralement et physiquement parlant (comme cette magnifique scène où Célimène jure son amour à Alceste, le visage posé sur son torse, toute en retenue et délicatesse ou encore lorsque Célimène badine avec Oronte pendant qu’Alceste est recroquevillé sur le rebord d’une fenêtre).  Loïc Corbery incarne parfaitement cet amour déchirant qui transparait dans tout son corps. Florence Viala, divine dans le rôle d’Arsinoé venue mettre en garde Célimène sur les rumeurs la concernant, est parfaite tout comme Serge Bagdassarian (irrésistible Oronte dont le sonnet est sublimé). Beaucoup de victimes au final, lorsque chacun se retire peu à peu de la scène dans la tristesse et la solitude, jusqu’à ne laisser que le binôme Eliante/Philante enlacés et heureux pendant qu’Alceste s’éclipse lentement. Lorsqu’à la fin de la pièce, un domestique reprend au piano la mélodie jouée par Alceste et que Célimène se précipite, pleine d’espoir, il ne reste que l’impression d’un immense gâchis incommensurable d’un amour infaillible de deux êtres qui n’attendaient pas la même chose mais s’aimaient avec une sincérité et une sensibilité bouleversantes.

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