La maison de Bernarda Alba : un captivant huis-clos au Français

Drame en trois actes et dernière œuvre de Federico Garcia Lorca, auteur incontournable du théâtre espagnol, écrite en 1936 et publiée à titre posthume en 1945, La maison de Bernarda Alba permet au dramaturge andalou de faire une très belle entrée au Français, dans une esthétique et efficace mise en scène de Lilo Baur.

Photo de la pièce

Faisant partie d’une trilogie bouleversante avec Yerma et Noces de Sang, La maison de Bernarda Alba figure sans aucun doute parmi les plus beaux textes du grand poète et dramaturge espagnol Federico Garcia Lorca qui nous plonge au cœur des traditions andalouses en dénonçant avec force le rôle secondaire de la femme dans une Espagne franquiste et rurale des années 30. Bernarda Alba, veuve par deux fois, décide à la mort de son second mari, et conformément aux traditions andalouses, d’observer un deuil extrêmement strict d’une durée de huit ans assorti d’un isolement du monde et des hommes, condamnant également ses cinq filles à la même peine, pauvres jouets des conventions sociales et de l’emprise maternelle semblables aux Menines de Velázquez. La maison deviendra le lieu d’un huis-clos féminin, témoin des souffrances, des frustrations et surtout des désirs de ces femmes cloîtrées. L’atmosphère oppressante qui s’en dégage poussera ses habitants à la folie ou à la mort dans un drame inévitable, « un océan de deuil pour se noyer ».

Quoi de mieux que le talent de la troupe de la Comédie-Française pour donner vie aux personnages de Lorca dans une distribution 100% féminine ? En tête, nous retrouvons avec bonheur Cécile Brune qui campe une Bernarda au cœur aussi sec que la fertilité de la pauvre Yerma (personnage central du second opus de la trilogie) et qui règne en marâtre tyrannique sur son foyer. A ses côtés, la Poncia, une domestique incarnée avec brio par Elsa Lepoivre, d’une grande justesse. C’est elle qui s’occupe de la maison, donne des conseils et met en garde Bernarda pour qui elle éprouve une évidente fascination doublée d’une certaine rancœur. Maria Josefa, mère de Bernarda, est interprétée par la surprenante Florence Viala, méconnaissable mais néanmoins impeccable et drôle en vieille femme sénile souhaitant se marier et enfanter, plaidant la douce folie et descendant du ciel dans son fauteuil roulant telle une prophétie qui s’abat sur la maison dans les plus grands mythes grecs. Autour de ce trio féminin, s’agitent les cinq filles de Bernarda, à commencer par Angustias, née du premier mariage, très riche depuis l’héritage de son père et promise à Pepe le Romano. C’est Anne Kessler qui joue l’aînée, reprenant au pied levé le rôle de Véronique Vella. Viennent ensuite la soumise Magdalena (topissime Coraly Zahonero que les sériephiles ont pu admirer dans RIS police scientifique), la timide Amelia qui a foi dans le mariage et ne peut l’envisager pour une autre raison que par amour (la réservée Claire de la Rüe du Can incarne subtilement l’innocence) et la pessimiste Martirio (dynamique Jennifer Decker qui souligne à merveille l’égoïsme, la frustration et la jalousie de son personnage). Enfin, le rôle d’Adela est confié à Adeline d’Hermy, bluffante pour habiter la plus jeune de la fratrie, symbole de rebellion vouant un amour partagé à Pepe le Romano. Claude Mathieu (la Servante) et Sylvia Bergé (Prudencia) complètent l’équipe dans des rôles très secondaires mais remarqués.

Lilo Baur, metteure en scène suisse, choisit contre toute attente de faire figurer sur scène le personnage de Pepe le Romano qui n’est présent dans la pièce de Lorca qu’en paroles. Elliot Jenicot est cette forme onirique du désir féminin pour un rôle muet et extrêmement chorégraphié. Sa présence n’apporte pas grand-chose à l’intrigue et le choix de le faire intervenir physiquement ne semble pas des plus judicieux. Néanmoins, la mise en scène proposée est esthétiquement très belle, bien qu’un peu trop axée sur le côté droit du plateau. Deux scènes sublimes se distinguent du reste de la pièce et ont pour point commun l’émergence de la danse bien plus que du théâtre. Il s’agit de deux passages sans paroles : le premier est une scène de liberté pour la folie d’Adela qui danse sous une pluie de plumes blanches, parée d’une courte robe d’un vert pomme flamboyant et le second est lorsqu’elle rejoint Pepe pour un magnifique ballet, sur une musique de Mich Ochowiak, sous un rideau de pluie à couper le souffle. C’est beau, lumineux, intense. La mise en scène éblouissante se glisse parfaitement au service du texte de Lorca. Les éléments du décor sont déplacés à vue entre les tableaux mais ce qui laisse un souvenir intact longtemps après la représentation, c’est cette sorte de mur ajouré en fer forgé, façade de la maison de Bernarda où se déroule le dramatique huis-clos, semblable aux limites d’un couvent andalou et ce fabuleux ciel nuageux nocturne.

Les applaudissements chaleureux et les nombreux rappels après le tomber de rideau, prouvent une nouvelle fois les choix judicieux du Français pour présenter des œuvres de qualité. Nul doute que cette proposition scénique d’un classique de Lorca restera longtemps en mémoire comme étant l’une des plus belles mises en scène. La pièce sera reprise la saison prochaine à la Comédie-Française et nous lui souhaitons de poursuivre sur le chemin du succès.

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