La double inconstance : pétillant Marivaux au Français

Pour sa première mise en scène dans la fabuleuse salle Richelieu de la Comédie-Française, Anne Kessler surprend beaucoup, étonne aussi et déçoit quelque peu mais propose une direction d’acteurs rigoureuse et sublime.

 photo scène finale

Le public assiste à un vrai-faux filage de la pièce, une répétition au cœur du Français, dans le foyer des comédiens. Le procédé est intéressant et aurait pu être séduisant sans tous ces artifices et nous doutons légèrement de la pertinence de cette mise en abyme. Néanmoins, dès le départ, le double-jeu est omniprésent. Marivaux disait qu’un acteur est celui qui fait semblant de faire semblant et cela prend vie sur scène par d’audacieux choix scéniques. Réalité et fiction, époque actuelle et XVIIIème siècle, personnage et comédien… chaque dimension duelle entraîne le spectateur dans de nébuleuses frontières qui s’estompent peu à peu jusqu’à se confondre. Tout semble jeu et l’on pourrait reprocher un léger manque du côté noir et terrible de la machination, de la manipulation. Car il s’agit bien de cela. Silvia aime et est aimée d’Arlequin, mais c’était sans compter sur le Prince qui s’éprend d’elle, la fait enlever et met en place un stratagème pour séparer les amants avec leur consentement ! La pièce montre avec quelle facilité on peut succomber à la tentation malgré des sentiments que l’on aurait pu croire purs et durables. Cela donne cependant lieu à de brillants échanges où le texte se fait drôle et léger, jamais naïf, parfois cruel. La langue du XVIIIème est fluide et vive, le texte est livré avec habileté, aisance, sensualité et volupté. C’est un régal !

Les figurants apparaissent comme superflus tellement la qualité de jeu des sept acteurs est suffisante à livrer une représentation de qualité et l’on pardonne volontiers les quelques défauts de mise en scène tant la distribution est formidable, éblouissante et d’une grande fraîcheur. Stéphane Varupenne, est un Arlequin malin, dans l’air du temps, tout en nuance, qui touche tout en amusant et dont on se délecte de sa brillante prestation, tout comme Adeline d’Hermy, épatante Silvia, qui, au-delà d’une naïveté déconcertante, est d’une sincérité désarmante et d’une innocence qui inspire l’empathie. Eric Génovèse est également parfait dans le rôle de Trivelin, l’officier du palais corrupteur. Georgia Scalliet, espiègle Lisette et Catherine Salviat, qui se voit confier un rôle masculin, sont tout autant savoureuses. Quant à Florence Viala, elle est extrêmement convaincante en Flaminia, machiavélique entremetteuse qui se laissera tentée à son tour ce qui l’entraînera dans une grande et vertigineuse  confusion de sentiments. Sa complicité avec le Prince est digne des Liaisons Dangereuses de Laclos. Ce prince justement, dont les sentiments sont si purs et si profondément sincères qu’on lui pardonne tout. Loïc Corbery, vu en 2014 au cinéma dans le sublime film Pas son genre de Lucas Belvaux, est ici au sommet de son art. A 38 ans, avec son physique de jeune premier, il irradie l’espace scénique et joue à merveille ce puissant pour qui tout est plus compliqué que pour un simple officier. Il est beau, vif et dégage un certain mystère et une grande sensibilité. Epatant dans ce rôle !

Cette convaincante proposition présente quelques scènes extrêmement savoureuses comme lorsqu’Arlequin poursuit un valet à grands coups de raquette de badminton ou encore le vrai-faux bain du Prince, faisant des bulles de savon avec une totale désinvolture et dévoilant son anatomie parfaite, à la plastique sculptée et généreuse de son corps nu. C’est irrésistible et fait de cette pièce intemporelle sur l’ambivalence, le paradoxe des sentiments et l’arrogance des puissants un pur bonheur qui pétille comme les bulles d’une coupe de champagne.

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