Golden Hours (As you like it) : l’âme de Shakespeare danse en silence avec ATdK

Anne Teresa de Keersmaeker, qui a reçu un Lion d’or à la Biennale de Venise pour l’ensemble de ses 40 ans de carrière, présente au Théâtre de la Ville à Paris jusqu’au 21 juin, avant de fouler la scène du festival Montpellier Danse début juillet, sa nouvelle création au double titre, qui a pris naissance sous l’accouplement de la musique de Brian Eno et des mots du dramaturge William Shakespeare.

Photo du spectacle

Programmée depuis 1985 au Théâtre de la Ville, Anne Teresa de Keersmaeker marque cette année une rupture dans son écriture chorégraphique, prenant le silence comme premier partenaire de sa nouvelle création. Si cela a de quoi déstabiliser les spectateurs (nombreux sont ceux qui ont quitté les rangs le soir de la première), il n’en demeure pas moins l’intensité et la beauté de son spectacle qui étonne, questionne et conquiert un large public en imposant sa propre temporalité dès la scène d’ouverture. Délaissant la musique classique pour celle pop des seventies, la chorégraphe nous donne à entendre en boucle la chanson de Brian Eno, titre éponyme du spectacle et extraite de l’album Another Green World sorti en 1975, avant de découvrir les onze danseurs dans une sorte de prologue à la pièce shakespearienne écrite à la fin du XVIe siècle. Sur un plateau dépouillé et vide de tout décor où seront fait des tracés à la craie par la suite, en tenue de running et baskets aux pieds (signe caractéristique de la chorégraphe flamande), les déplacements ordonnés des danseurs se font lents, en ligne, avec des pas qui semblent suspendus dans l’air et le temps. Le geste chorégraphique est net, précis. Alors que la mélodie de Golden Hours résonne une fois de plus, la troupe se rapproche du public avant d’opérer un tournant et de s’éloigner, prémices d’une radicalité plus marquée avec ce qui vient d’être proposé. Ce premier tableau est saisissant. Il laisse ensuite place au premier acte, à la forêt qui permet un juste retour à l’ordre, aux personnages qui prennent corps et vie sur scène dans un silence troublant mais captivant, occupant aussi bien le temps que l’espace. Les mots de Shakespeare seront projetés avec parcimonie sur l’écran noir au fond du plateau, permettant à chacun de suivre l’intrigue qui se joue et se danse devant eux.

Par moment, Carlos Garbin prend sa guitare et rompt le calme olympien, parfois accompagné d’un chant ou de l’accordéon d’Elizaveta Penkova. Mais l’ensemble admet très peu de musique et de voix, ce qui force le spectateur à se placer dans une autre perception du temps. En effet, c’est nettement cette notion qui s’ancre au cœur de la création aussi bien dans son aspect linéaire que cyclique, exprimés de manière illustrative par les tracés au sol avec la craie qui laissera des empreintes circulaires ou encore les contours de déplacement des danseurs. C’est tout l’art de prendre son temps qui se dégage de la représentation avec le pari gagné de le suspendre pendant les 2h10 que durera le spectacle. Anne Teresa de Keersmaeker laisse parler les corps, les mots deviennent mouvements, la danse se fait langage, celui de l’âme, en incarnant de façon figurative des idées abstraites qui se substituent avec force au son de la parole ou de la musique. Néanmoins, nous suivons parfaitement la pièce de Shakespeare, assez complexe il faut l’admettre, où les affrontements, les suspensions et les accélérations des danseurs dans l’amour, le désir ou la rébellion nous captivent d’un bout à l’autre de la représentation, jusqu’à l’épilogue recentré autour de Rosalinde et Orlando. Et lorsque la lumière s’éteint, le temps reprend sa place, nous laissant l’impression d’avoir été suspendu pour une durée indéterminée, troublant tous nos sens et nos perceptions.

N’en déplaise à certains qui ont fui le Théâtre de la Ville avant la fin ou à ceux, déçus,  qui s’attachent un peu trop au texte et pas assez à l’esthétique, Golden Hours nous marquera pour longtemps et restera parmi les plus belles mises en scène et les plus sublimes versions de Comme il vous plaira / As you like it du génie Shakespeare.

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