Comment vous racontez la partie : les poupées russes de Yasmina Reza

Par un procédé diablement efficace, Yasmina Reza enchante avec sa nouvelle création. La mise en abîme théâtrale de l’écrivain face à son œuvre interpelle, interroge, bouleverse les conventions.

 

Dans un décor minimaliste et sobre, le rythme est lent, comme pour distiller le malaise des personnages dans le temps. Nathalie Oppenheim est écrivain et lauréate d’un prestigieux prix pour son roman Le pays des lassitudes. Touchée par la lettre d’un poète, Roland Boulanger, reconverti en animateur local, elle atterrit sans trop savoir comment à l’espace polyvalent de Vilan-en-Volène afin de parler de son œuvre. Mal à l’aise, réservée, plus enclin à parler de sa robe que de son roman qu’elle pense affaiblir à chaque intervention, on ne sait ce qu’elle fait là, face à Rosanna Ertel-Keval, journaliste égocentrique et prétentieuse, star locale vantarde bien décidée à briller lors de cette première soirée du troisième cycle des Samedis Littéraires.

Tout n’est qu’effet de miroir et inconfort dans cette pièce. La littérature est incluse dans une autre littérature (l’auteur parle d’un écrivain qui publie un roman traitant d’un écrivain recevant ses exemplaires d’une œuvre intitulée Comment vous racontez la partie…), le public du spectacle se fond avec celui de la soirée littéraire… Le texte, qui est avant tout un texte sur la littérature, interpelle sur comment se raconter, quel est le sens des paroles, comment justifier le choix des mots et où se trouve l’essentiel face à la futilité des propos ? Quel est le sens du langage au quotidien et dans la société ? Quatre personnages, quatre figures sociales tentent de trouver une raison à cela. D’abord, il y a l’écrivain, campé brillamment par Zabou Breitman, à la fois forte et fragile, proche et distante. On ressent beaucoup de mélancolie dans ce personnage qui se confond avec celui du livre qu’elle défend. Son héroïne, Gabrielle Gorn est aussi une représentante de la figure de l’écrivain tourmenté. Il y a ensuite la journaliste, admirable Dominique Reymond, irrésistiblement narcissique et prétentieuse. C’est d’elle que viennent les nombreuses interrogations et confusions. Elle semble très à l’aise mais dissimule habilement ses propres faiblesses. Il y a ensuite le poète-animateur, interprété par Romain Cottard, attendrissant et excellent dans ce présentateur coincé et maniéré qui n’attend de cet événement qu’une échappatoire au vide de sa condition.  Il est divin et irradie le plateau de sa présence. Enfin, il y a André Marcon, qui donne vie au maire du village. Il n’apparait  qu’au cocktail final mais il se dégage énormément d’empathie pour ce personnage à la fois drôle et touchant.

Après une divine scène où les quatre protagonistes se retrouvent autour du piano pour un bref instant de folie afin de sortir de leur condition sur la sublime chanson Nathalie de Gilbert Bécaud, chacun retrouve sa solitude. Alors, comme un aspect cyclique suggéré par le retour de Hounds of Winter de Sting qui avait ouvert la partie, Nathalie, Rosanna, Roland et Jean-Luc libèrent leur grande solitude qui erre comme une âme en peine dans les espaces vides de l’espace polyvalent de Vilan-en-Volène.

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