Clôture de l’amour : la mise à mort du couple

Audrey Bonnet et Stanislas Nordey reprennent leur rôle dans Clôture de l’amour à l’occasion du Festival Rambert à nu qui se tient jusqu’au 20 juin 2015 aux Bouffes du Nord à Paris. Pascal Rambert, auteur, metteur en scène de la pièce qu’il a créée pour le Festival d’Avignon 2011 et directeur du T2G depuis 2007, endossera lui-même le rôle masculin pour les quatre dernières représentations.

Photo du final

Clôture de l’amour aborde de façon bilatérale le thème de la séparation dans tout ce qu’elle a de plus dure et de plus viscérale à travers deux longues tirades brutales, au lieu d’une suite d’échanges explosifs que l’on pourrait attendre ici, qui sonnent comme un affrontement avant de refermer une histoire commune qui appartient déjà au passé. Sur un plateau nu, un décor immensément vide à l’image de leur cœur vidé de tout l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre, Stan prend la parole en premier et ouvre les hostilités. Il fait face à Audrey dans une diagonale des corps qui laisse la place à toute la véhémence de ce qu’ils ont à se dire avant une irrévocable rupture. « Je voulais te dire que ça va finir, ça va s’arrêter là, on va pas continuer » lui lance-t-il sans ménagement avant d’enchaîner sur de longs reproches. Audrey reste tout d’abord de marbre mais elle éprouve physiquement chaque mot reçu en pleine face. Lui est prisonnier, il ne désire plus la situation. Il l’a aimé mais veut tout stopper. Elle encaisse sans piper mot mais tout son corps se liquéfie au fur et à mesure. Sa respiration se fait plus profonde, plus rapide ; elle suffoque. Il continue de l’interroger sans attendre de réponse : « A qui appartiennent les êtres humains ? » ; « Qui aime-t-on quand on aime ? » ; « Fallait-il se taire ? » ; « Où est le courage ? » et de lui asséner des mots tranchants : « Je ne t’aime plus » ; « Je pars »… L’éloignement est autant physique que moral : il est acté. Pourtant, seul un cri échappera à la jeune femme pendant la logorrhée de Stan, se contentant le reste du temps de petits sourires nerveux et moqueurs vis-à-vis du choix de certaines expressions ou métaphores (telles que « la vie n’est pas un panier de fraises ») qu’elle intègre et digère lentement avant de s’effondrer intérieurement. Elle se montre digne d’un bout à l’autre même si son dos se courbe par moment et que les sanglots la submergent, secouant tout son corps. « Je n’ai plus de désir pour toi. » : la messe est dite, leur amour doit se finir ici et maintenant à travers des uppercuts verbaux qui n’ont autre vocation que celle de détruire et réduire à néant leur amour. Même si la gestuelle de Stanislas Nordey est un peu trop exagérée, sa voix résonne dans la salle et les mots, parfois trop articulés, claquent comme des coups de fusil sans jamais passer en force. Le combat semble inégal.

Au bout d’une heure, une chorale d’enfants arrive sur scène. On comprend alors dans ce bref échange que nous sommes dans une salle de répétition et que le travail dont parlait Stan est en réalité leur profession d’acteur. Cet intermède musical est vécu comme une véritable bouffée d’oxygène pour Stan et Audrey tandis que les enfants du Conservatoire de Gennevilliers répètent la chanson Happe d’Alain Bashung dont les paroles trouvent ici écho en eux et en l’idée même du couple qui les unissait. C’est surtout l’occasion d’échanger les places sur le plateau. Car dès lors qu’ils se retrouvent à deux, la vapeur se renverse et Audrey se saisit des mêmes armes que celui qu’elle a aimé. L’abattement dont elle faisait preuve semble s’être envolé, elle se ressaisit et redresse la tête. Bien plus directe et concrète que lui, elle lui envoie le « pauvre connard » que tout le monde attendait tant il a su se montrer antipathique, arrogant et détestable. Elle va s’employer à démonter point par point son argumentation avec les mots de la douleur qu’elle a su garder en elle si longtemps, tout en mettant à nu sa fragilité et sa souffrance. Tandis qu’elle tente de préserver le souvenir de ce qui les a uni, ces aspects immatériels qui appartiennent à son âme et qu’il n’est pas en droit de lui enlever ou réclamer, elle semble se souvenir de sa volonté à lui de balayer le passé d’un revers de la main. « Je ne suis pas d’accord » lui dit-elle avant d’aller à l’affrontement. Prenant appui sur ce qu’elle a entendu, elle va se montrer bouleversante de vérité, de force et de dignité, le contraignant à réfléchir sur la situation teintée d’une sensation de non-retour et sur les conséquences du drame qui se joue sous nos yeux. Recroquevillé au sol sur lui-même, sans un regard pour celle qui a partagé un segment de vie et qu’il affrontait fièrement quelques temps plus tôt, Stan sent le courage lui manquer quand vient l’heure de la séparation, telle une blessure ouverte qui ne pourra se refermer. Bien qu’ils ne se soient touchés à aucun moment, il faut que leurs corps se séparent et quittent la salle. Leur âme est déjà bien loin, ne reste sur scène que leur enveloppe charnelle. Tout est clôturé, anéanti dans une scène finale où le théâtre reprend ses droits.

La mise en abyme théâtrale sème le doute chez le spectateur qui ne sait s’il assiste à une répétition d’acteurs ou à une réelle rupture amoureuse dans laquelle chacun se demande s’il est possible de conserver un lien professionnel quand tout contact personnel semble vain. Dans un jeu très corporel presque chorégraphié, la séparation d’Audrey et Stan est déjà consommée spatialement et visuellement : l’un est en mouvement face au public tandis que l’autre est immobile, tournant le dos aux spectateurs. La parole et les corps s’opposent en tentant de faire souffrir l’autre pour s’épargner ses propres souffrances. Stanislas Nordey arrive à nous y convaincre mais c’est bel et bien Audrey Bonnet qui remporte la mise tant elle se montre magistrale. Sa prestation est admirable du début à la fin. Ils vont au bout des choses en prenant appui sur un texte dense, fort et puissant servant à merveille une dévastatrice séparation amoureuse. Et lorsque tout est clôturé, il ne reste qu’à rebâtir, différemment, pour croire à nouveau à une infinie de possibilités, de désir, d’amour.

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