Accidens + FLAME : Rodrigo García ne laisse personne indifférent

Rodrigo García présente pour cinq soirs consécutifs à la Ménagerie de Verre dans le cadre du Festival Etrange Cargo une nouvelle création (FLAME) ainsi que la reprise d’un spectacle polémique créé il y a dix ans.

photo de la pièce Accidens

Rodrigo García est né à Buenos Aires en 1964 d’un père boucher et d’une mère marchande de légumes. A huit ans, il découvre une mise en scène de Yerma de Federico García Lorca et se passionne pour le théâtre. En 1986, il s’installe en Espagne et commence sa carrière théâtrale avant de créer trois ans plus tard à Madrid la compagnie La Carnicería Teatro (Théâtre Boucherie) en référence à la boucherie familiale qui fut le théâtre de son enfance. Le metteur en scène trublion dénonce avec force le monde de la surconsommation et pousse les spectateurs dans leurs retranchements en proposant un théâtre fort, extrêmement visuel, qui fait sens. Il cherche à provoquer la réaction et le questionnement du public en bousculant les conventions. Dans la petite salle très intimiste de la Ménagerie de Verre, une cinquantaine de spectateurs prennent place sur des coussins posés à même le sol, sans frontière avec la scène, au plus près de la performance. A proximité se trouvent un écran avec une ouverture dévoilant une batterie, un fauteuil faisant face à deux micros ainsi qu’une montagne de bouteilles au contenu jaunâtre. Entrent alors un homme et une femme, maquillés en sorte de clowns ancestraux. La femme, assise contre un mur, se trouve en position d’attente. L’homme prend place sur le fauteuil puis commence à chanter, de façon extrêmement mélancolique. Il s’agit d’un chant flamenco profond. La femme, Elisa Barbier, va accompagner son chant plaintif de percussions joyeuses. Au son de la batterie rageuse se mêlent des images prélevées de films gores. David Pino, chanteur andalou poursuit sa prestation qui se mue en sanglots. Les variations sont bouleversantes. Le son, à la limite du supportable par instants, transmet tout le désarroi du chanteur qui semble habité, craintif, comme exorcisé avant de s’accompagner avec ses mains dans un rythme hypnotique nous plongeant au cœur des soirées festives andalouses. Pendant ce temps, les images d’épouvante se succèdent. Un court instant, David Pino prend la parole, en espagnol, pour expliquer les intentions et les nuances de sa proposition avant d’entonner un second chant, plus marqué mais tout aussi plaintif. Les maracas et la batterie installent une atmosphère angoissante jusqu’à saisir le spectateur au déclenchement des fumigènes dans une cacophonie enivrante. D’un coup tout cesse. Une image d’un homme urinant dans une bouteille avec le message « J’ai peur » écrit en gros apparait. Soudain, les éléments de décor font sens. David Pino et Elisa Barbier s’approchent lentement de la montagne de bouteilles, en choisissent une chacun, ils l’ouvrent, se désaltèrent, s’aspergent le visage… Puis d’un calme olympien, l’homme met le feu au fauteuil avant de reprendre son chant jusqu’à l’effroyable apothéose.

Encore sonné par ce qu’il vient de voir, le spectateur émerge de sa torpeur au son de la voix du metteur en scène, Rodrigo García lui-même, qui demande de libérer de l’espace en fond de salle. C’est alors que tout le monde se retourne et découvre une autre scène avec un décor minimaliste : une table avec une plancha, une chaise, un aquarium opaque et un personnage, seul, impassible.  Il est assis en silence et ne prononcera pas un seul mot pendant les trente minutes qui suivent. Lorsqu’il attrape un superbe homard bleu dans l’aquarium pour le suspendre à un crochet au milieu de la salle, la tension est palpable. Un micro amplifie les battements du cœur de l’animal. Le rythme cardiaque ralentit. L’angoisse augmente. Tout comme en Pologne, une spectatrice tente d’intervenir pour délivrer le homard d’une mort certaine. L’acteur (magnifique Juan Loriente, acteur fétiche du metteur en scène hispano-argentin, déjà impressionnant dans Daisy) reste impassible. Rodrigo García s’emporte. Il s’en prend à la spectatrice et tente de la chasser. Bousculade, attente, débat. Les spectateurs se demandent si ça fait toujours partie de la représentation… Les plus téméraires traduisent en français la volonté du metteur en scène : soit la spectatrice s’en va soit le spectacle ne continue pas. Pendant que certains quittent précipitamment la salle, chacun commence à prendre position avant que la spectatrice ne se rassoit en silence après avoir tenté en vain un dialogue. Juan Loriente reprend à zéro, rattache son homard sous l’œil médusé du public. Au fur et à mesure les gens sont mal à l’aise comme en témoignent les sourires nerveux ou les rires gênés qui se font entendre. Certains détournent leur regard, devant la vacuité de la scène. Avec une lenteur extrême, l’acteur arrose le homard, fume et observe sa victime d’un regard glacial, sadique, tel un bourreau. Puis il enlève le micro, plongeant la salle dans un silence total, comme suspendu au crochet à la place du homard qui est amené sur la table. Deux coups de machette secs et résonnants pour couper les pinces puis le homard est découpé en deux, de manière extrêmement précise avant d’être saisi sur la plancha à vif, achevant l’animal dans de vaines secousses. A l’aide d’une vidéo au son de It’s a Wonderful World de Louis Armstrong, apparait un texte sur le consumérisme avant que l’acteur ne déguste son homard avec un verre de vin, en regardant intensément le public.

La proposition scénique de Rodrigo García a le mérite de ne laisser personne indifférent. Que l’on crie au scandale ou au génie, chacun s’interroge sur le message à décrypter. Certains oublient ou ignorent que le sous-titre de cette pièce muette est Matar para comer (tuer pour manger). Et c’est bien cela qui est montré du doigt : cet acte primitif de l’homme qui tue pour se nourrir, pour survivre comme un retour ancestral à la nature. Cette mise à mort est également une métaphore de la répression et des tortures dans les geôles argentines. Il est étonnant de voir les fortes réactions suscitées par l’animal alors que face aux images de guerre qui inondent l’actualité, personne ne se révolte. Comme le rappelle à juste titre Rodrigo García dans la longue lettre adressée à ses opposant, si le homard est pêché ce n’est pas parce qu’il a vocation de devenir animal de compagnie, mais bel et bien pour finir dans nos assiettes. Ici, il meurt pour une cause poétique. Et c’est bien cela qui dérange le plus : que cette mise à mort se fasse au nom de la culture. Cette performance très radicale, assimilée à une séance de torture, trouble profondément le spectateur, fonction première du théâtre et de l’art en général. Car ce qui ne bouleverse n’a de sens. Lorsque García intervient une dernière fois pour sonner la fin de la prestation, il laisse le débat se prolonger à l’extérieur de la salle, espérant bousculer un peu les consciences et les mentalités.

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